PICKWICK

Janvier 1990- Janvier 2005



1990- 1992 : La vie de bohème


La petite Bulldog anglaise a vu le jour chez un éleveur d’Avignon et à 4 mois, elle a été offerte en cadeau pour les 20 ans d’un étudiant luxembourgeois vivant en alternance à Paris et New-York. La jeune Pickwick devient une habituée des vols en cabine car elle sait se fait toute petite sur les genoux de son maître…A Manhattan, elle vit dans un quartier branché, « the Village » et fréquente le campus de l’université dont elle devient la mascotte. Elle fait son jogging quotidien à Central Park avec ses robustes congénères made in USA et affole les écureuils !
Quand elle dépasse les 20 kgs ,les voyages tournent au cauchemar : elle connaît la cage où on la dépose anesthésiée et quand on la retire de la soute, elle reste KO plusieurs jours. Après un réveil particulièrement pénible, son maître décide de voyager sans elle…Il la confie a sa famille luxembourgeoise. Mais Pickwick qui n’a jamais quitté son maître ne l’entend pas ainsi ; un jour, le voyant monter dans un taxi pour se rendre à l’aéroport, elle creuse une galerie sous la clôture et s’échappe truffe à terre pour le rattraper. Sa fugue va durer 3 jours ; la famille passe un avis de recherche au journal télévisé et un agriculteur se manifeste : il a recueilli Pickwick, exténuée, les pattes en sang, les griffes usées, lesquelles d’ailleurs ne repousseront jamais…

1992-1999 : La déprime parisienne

L’étudiant est devenu avocat dans un cabinet parisien ; il travaille beaucoup ,parfois il ne rentre même pas la nuit ! Pickwick ne comprend pas : elle déprime seule toute la journée, doit se contenter de 2 sorties par jour avec des étudiants qui changent tout le temps. C’est la révolte, elle ravage l’appartement, fait ses besoins un peu partout pour se venger…Elle est très malheureuse, se montre hargneuse dans la rue avec ses congénères, mâles ou femelles, petits ou grands…On la néglige, elle mange comme son maître, surtout des pizzas et du chocolat au lait ou alors, elle se gave dans les restaurants à la mode où tout le personnel la connaît ; cependant, elle garde la ligne et affiche une santé insolente, elle qui vadrouille sans vaccins depuis des années !!!

1999-2003 : Le calme de la retraite

Son maître culpabilise, la vie qu’il mène à 200km/h n’est pas compatible avec la présence d’un Bulldog anglais et pourtant, il aime tellement sa Pickie (c’est son surnom) qu’il ne peut se résoudre à une séparation ; et d’ailleurs, pense-t-il, qui voudrait d’une mémère sans éducation, irascible avec les animaux et hyper exclusive ??? Et pourtant, elle est belle, ses yeux vous coupent le souffle par leur intensité et elle ne paraît absolument pas son âge !
Il imagine une solution : trouver une famille d’accueil sans animaux qui la garderait 5 jours sur 7 ! Mon fils, par l’intermédiaire d’un copain qui a sorti Pickwick un certain temps, se met en avant et nous met devant le fait accompli : en Juin 1999, elle débarque dans notre vie !!!

C’est à la fois la crise et le coup de foudre : en 8 jours, on perd nos repères pour adopter les siens ; on vit un tremblement de terre ; on se croit dans un dessin animé de Tex Avery, avec devant nous un molosse super chiant qui ne pense qu’à bouffer, à déconner, qui nous grimpe aux jambes en marchant dans la rue, qui insulte les chiens, qui s’attaque à tout ce qui est rond et qui bouge : vélos, ballons, rollers, roues de voitures et de poids lourds…. Quand on la sort, elle nous tracte à la manière d’un hors-bord et on fait du ski nautique sur le bitume ou alors, elle s’étale au milieu du trottoir (façon grenouille) et pique un roupillon sonore. Bref, partout où l’on passe, on se fait remarquer…et les admirateurs ne manquent pas, les grincheux non plus, mais c’est plus rare !

Parmi ses fans, on retiendra l’épisode de Napoléon, superbe mâle Bulldog anglais venu la courtiser en gentleman autour d’un arbre. La demoiselle était stérilisée de fraîche date mais encore très réceptive aux hommages de sa race (jamais les autres…) si bien que Napoléon, encouragé par des frétillements de queue, lui prodigue de vigoureux coups de langue bien placés ( la décence m’interdit d’en dire plus !). Pickwick tombe sur le flanc, urinant sous elle et nous laissant, le maître de Napo et moi, glacés d’effroi : on la croit foudroyée par une crise cardiaque ! Mais non, la belle se relève, vide ses intestins et sans se retourner vers son séducteur, reprend d’un pas alerte le chemin de la maison ! Ce jour-là, elle a bien failli partir au 7ème ciel prématurément.

Notre Pickwick était la spécialiste des situations invraisemblables. Devant nous, en 2000, elle avale une balle de plage rose fluo ( les « beach balls » qui se lançaient à la raquette…) d’une façon si rapide qu’on s’est demandé si on n’avait pas rêvé ; n’empêche, comme la balle demeure introuvable (Pickwick la cherche avec nous sous les meubles !), je demande au véto une radio ou une écho : « pensez-vous, me répond-il, un chien avec une trachée aussi mal foutue s’étrangle déjà avec un comprimé, alors avec une balle, il tombe raide mort !!! Et de plus, les matières synthétiques ne s’évacuent pas et ne deviennent visibles aux rayons x qu’au bout de 4 ou 5 ans ! »

Eh bien, en 2004, lors d’une radio des poumons de routine, le véto, complètement stupéfait, découvre la balle dans l’estomac. Entre temps, Pickwick n’a présenté aucun troubles digestifs…Mais par précaution, on lui ouvre l’estomac pour la retirer : on y trouve en plus un objet non identifié en plastique, aux bords très coupants qui devait être là depuis la nuit des temps !Aujourd’hui encore, je regrette cette intervention pratiquée 3 mois avant sa mort ! Mais je sais aussi que je culpabiliserais autant si je ne l’avais pas faite…Ainsi va la nature humaine…

En 2002, le maître de Pickwick nous annonce son départ définitif aux USA et nous demande de l’adopter pour qu’elle finisse sa vie avec nous. Elle inaugure avec nous un appartement tout neuf, avec un beau parquet à rayer : ces rayures, nous les embrassons à présent…Nous vivons un conte de fées à plein temps, elle dort sous la couette, ronfle, pète, bref, tout ce qui vient d’elle est une bénédiction. On lui fait découvrir les sports d’hiver et du même coup, j’arrête le ski car Pickwick se jette sur les skieurs pour leur piquer les bâtons (normal, ça ressemble à des manches à balais, c’est fait pour être croquer !). Je me régale en la promenant en forêt, là où on ne rencontre pas de skieurs ; nous faisons des balades de 4h qui lui aiguisent l’appétit…Elle est solide comme un Husky et en même temps, comme elle est toujours le seul Bulldog anglais de la station, elle fait sensation aux terrasses des cafés où les serveurs se précipitent avec un bol d’eau avant de nous servir…


2003- 2005 : La fin d’une vie


A partir de 2003, les pépins de santé se succèdent : oedèmes de Quincke chaque automne, allergies sévères à tout et à rien, septicémie, perforation des tympans consécutifs à des otites chroniques qu’on ne maîtrise plus, abcès récurrents des glandes anales…En 2 ans, la pauvre Pickwick passe cinq fois au bloc opératoire pour des interventions toujours liées à de multiples infections. Elle est en permanence sous antibiotiques et Cortisone. Entre elle et son véto, un accro aux Bulldogs, se noue une complicité incroyable…
Elle sait qu’il est là pour la tirer d’affaires ; elle a beau souffrir, elle le regarde avec les yeux de l’amour ! Et lui me répète : « Sa capacité de récupération me sidère, elle est la Jeanne Calmens de la clinique ! »


Au cours de ces deux années difficiles qui seront les dernières de sa vie, elle conserve sa joie de vivre, renaissant après chaque épreuve, toujours câline, joueuse et têtue comme une mule !
Pourtant, son âge est là pour nous rappeler à l’ordre…A la maison, nous ne faisons plus de projets de vacances pour ne pas être éloignés de la clinique vétérinaire ; d’ailleurs, quand le véto prend des congés, on ne vit plus et on compte les jours jusqu’à son retour, en croisant les doigts avec l’Oromedrol à portée de mains…

A la veille de nous quitter, elle court encore se fourrer au fond de la couette, distribue des léchouilles à Moman, des clacouilles (expression de ma fille pour définir les tremblements de la face à la suite d’une émotion) à soeusoeur, des pets à Popa….Elle se réveille au matin, saute du lit et engloutie sa gamelle avec des grognements d’impatience : ça descend jamais assez vite à son goût. Elle mendie à table le midi puis va faire sa sieste ; je m’absente de 14 à 16 h, la laissant avec son Popa. A 16h30, mon portable sonne, mon mari affolé me dit : « Rentre vite, Pikou, ça va pas ! » Je me trouve à 5 minutes de l’immeuble, je cours comme une folle et je la trouve couchée sur le flanc, à l’entrée de la cuisine : elle a voulu atteindre son bol d’eau, en vain, son cœur a lâché… Nous sommes le 12 janvier 2005, notre Pickwick est partie et je n’étais pas près d’elle !

Une épreuve m’attend le soir : avertir son maître aux USA. Il redoute cet appel depuis longtemps, il reste sans voix. 5000km nous séparent et nous pleurons la même petite chienne !


Epilogue : La vie « après »


Je crève de souffrance, je ne peux plus supporter ces lieux qu’elle a désertés pour toujours. Je me bourre de tranquillisants la journée, ce qui me donne des allures de zombie. Je traverse les rues n’importe comment, n’importe où. Je hais les humains parce qu’ils respirent un air qu’Elle ne respire plus, j’ai envie de les tuer… Je rentre tard le soir, mon mari et ma fille sont des fantômes ; on ne se parle plus, on pleure…sans arrêt, dès qu’on se retrouve. Heureusement, la nuit, il y a les somnifères …mais le réveil fait si mal ! On se demande ce qui cloche et on redécouvre l’absence, on la revit jour après jour, alors on repart en quête d’un but qu’on ne trouve pas. RIEN, il n’y a plus RIEN !!!

Pour ceux qui ont vécu ce drame, je n’insisterai pas sur les conneries qu’on nous débite…
Notre fils, à l’origine pourtant de l’entrée de Pickwick dans notre vie, nous balance : « mais un chien, ça se remplace ! »
Une cousine compatit d’une façon originale : « C’est normal que ça fasse un vide, c’est une sorte de meuble sur pattes … »
Sans compter les biens- pensants qui jouent les scandalisés : « Quoi, vous osez déprimer pour un chien ; mais en Afrique, les gens affamés sont bien contents d’en trouver à manger, des chiens ! Remettez vos pendules à l’heure ! »
Finalement, nous ne répondons plus au téléphone et changeons de direction à l’approche de certaines personnes…

J’ai l’impression de toucher le fond quand, 3 semaines après le décès de Pickwick, je me retrouve au lit avec une très vilaine pneumonie. Premier réflexe, ouf, je vais crever, j’irai La rejoindre… Et là, c’est le déclic imprévu : je dois admettre que j’ai la trouille d’y passer ! Je lutte, non, je ne veux pas crever, pas maintenant…jamais ! Pickwick est dans ma tête et tant que je vivrai, Elle sera à mes côtés !!!!

J’ai reçu l’aide précieuse du véto qui venait de perdre sa propre Bull anglaise de 8 ans, d’une façon aussi imprévue que dramatique: il entre à sa boulangerie habituelle après avoir laissé Nash à l’entrée, prend sa baguette, s’en revient pour saisir la laisse en tirant pour réveiller sa chienne assoupie…et découvre qu’elle est morte ! Nous nous sommes soutenus mutuellement pendant des mois et avons réussi à faire notre deuil ensemble. Lui aussi a entendu des commentaires douteux, même les médecins ne sont pas à l’abri de clients idiots !!!

J’ai revu le maître de Pickwick à New-York pendant l’été 2005 et je lui ai remis une disquette de toutes les photos et vidéos en ma possession. Il m’a dit : on peut avoir beaucoup de chiens au cours de la vie, on les aime tous mais il n’en existe qu’un seul et unique qui sera « le chien d’une vie » et ma Pickwick a été celui-là !
Oui, Daniel, pour nous aussi, Pickwick a été « le chien d’une vie », grâce à toi !!!



     
     
 
 
     
 
        

 

 

 

 

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